Une question ô combien intéressante et d'actualité soulevée dans un dossier structuré et particulièrement instructif dans le Courrier International de la semaine dernière (du 20 au 27 mai). Des articles issus de « The Daily Telegraph » (Londres), de « The Capital Times » (Madison), de « Nrc Handelsblad » (Rotterdam), de « The Times » (Londres), de « New Statesman » (Londres), de « The Observer » (Londres), une interview de Dominique Meda reccueillie par Courrier International, donnent à lire (et donc à penser) notre rapport au travail, en général et face à la crise en particulier.
Des phrases telles que « Il faut profiter de cette récession pour repenser le travail, et non pas se borner à réduire le taux de chômage », ou encore « en période de récession, il est tentant pour les patrons d'interdire les pauses et les commérages devant la fontaine à eau, mais ce sont ces liens sociaux qui permettent aux entreprises de se maintenir à flots. »
D'autres affirmations peuvent paraître assez subversives – voire choquantes pour la catégorie de personnes dont elles parlent : « Licencié ? Enfin libre pour penser et militer ? » Bien évidemment, abordée de façon aussi abrupte, cette idée est dérangeante, mais si l'on prend la peine d'aller plus loin que le simple rejet de défense, on peut être amené à saisir tout ce que cette perspective pourrait amener aux gens qui se retrouvent sans emplois, du à la crise...
Il y a également un très bel article à propos du « savoir-faire », résolument en baisse de considération, du aux nombreux changements de société : « Nous ne savons plus d'où viennent les objets et pour qui ils sont fabriqués. », « Le savoir-faire est souvent invisible et indescriptible (...) beaucoup de connaissances sont en fait de l'expérience. Mais dans la vie active actuelle, on ne peut souvent pas mettre utilement à profit son expérience, parce qu'on ne dispose pas du temps et de la liberté nécessaires pour établir une relation de confiance. » Alain de Botton (essayiste et romancier) écrit : « j'ai remarqué pour ma part que l'économie actuelle contraint les gens à travailler en dessous de leur niveau (...) Le public devrait être éduqué de façon à exiger le meilleur dans tous les domaines. Oui, le capitalisme idéal est selon moi celui où les désirs de chacun s'expriment si clairement, son si élaborés, qu'on ne peut se passer de savoir-faire. ». Pour sa part, Richard Sennett (Professeur à la London School of Economics) relève : « Il ne faut pas oublier que la banque a toujours été une activité parasitaire : vivre du travail des autres. Et les parasites n'existent qu'en niant les valeurs de ceux qu'ils parasitent. »
Les derniers papiers reviennent, évidemment de façon succincte, sur notre rapport au travail au fil des siècles : d'abord considéré comme une malédiction, indigne d'un véritable être humain par les grecs (qui avaient recours alors aux esclaves, dans leur conception pour le moins élitiste de la société, pour travailler !), le travail s'est vu devenir une notion « positive » au moment de la Réforme.
Puis, vint ce que le journaliste appelle « l'ère du travail » qui « a débuté au milieu du XIXème siècle et a duré environ cent cinquante ans. Comme auront pu le constater ceux qui ont récemment perdu leur emploi, elle est déjà terminée. ». La richesse des nations « se manifeste aujourd'hui par des rangées de zéros clignotant sur des écrans, des chiffres surgis du néant et qui, comme le montrent les événements récents, peuvent tout aussi bien y retourner. » On tendrait à penser que nos sociétés souffrent de ce qu'il n'y ait plus de rapport entre valeur et utilité...
Pour terminer, la Directrice de Recherches au Centre d'Etudes de l'Emploi – Dominique Meda – revient sur un fait paradoxal : les Français accordent une grande importance au travail et, dans le même temps, ils sont parmi les plus nombreux à se dire épuisés, déclassés, mal payés et à indiquer que le travail les empêche de consacrer le temps qu'ils souhaiteraient à leur couple et à leur famille. Elle termine sur une phrase qui ne peut laisser indifférent : « La crise est un formidable révélateur dans la mesure où elle montre comment on a (mal) traité le travail ces derniers temps, mais elle constitue aussi une remarquable occasion pour opérer un changement radical. »
Tout ceci me fait revenir en mémoire une phrase du philosophe anglais Francis Bacon : « On naît, on meurt. C'est mieux si entre les deux on a fait quelque chose. »